L’immolation d’un jeune étudiant chômeur, dépouillé de sa charrette de
fruits et molesté par la police en Tunisie a été le point de départ de ce que l’on a appelé les
« printemps ou les révoltes arabes ».
Le soulèvement populaire s’est produit à partir de cet événement qui a
cristallisé l’indignation et la colère d’une population, exaspérée, bâillonnée depuis des décennies.
La force du mouvement est venue en partie d’une jeunesse diplômée mais frustrée et sans avenir, vouée à un chômage endémique ;
elle est venue aussi des luttes sociales, très souvent réprimées durant ces dernières années.
Il a eu rapidement le soutien des classes
moyennes et populaires victimes de l’arbitraire et de la corruption généralisée.
La contestation et le caractère de masse de ce soulèvement ont résisté aux forces
répressives du régime.
En quelques semaines les manifestants avaient obtenu le départ de Ben Ali et sa garde rapprochée avec la bienveillante neutralité de
l’armée.
Aujourd’hui, 6 mois après le départ de Ben Ali, les tunisiens sont confrontés à une situation compliquée.
La situation économique et sociale ne s’est pas transformée par enchantement.
Le PIB a reculé de 7,8% pour le 1er trimestre 2011 et pour les 5 ans à venir
le gouvernement estime ses besoins financiers à 125 milliards de $
Les aides promises par les pays occidentaux ne sont pas sans contreparties. Elles seront examinées à Bruxelles le 12 juillet lors
d’une réunion des ministres des finances et des affaires étrangères du G8.
Actuellement des heurts se produisent encore avec les forces de sécurité et des impatiences se manifestent du côté des gens qui
attentent des réformes plus rapides et plus profondes
Les demandeurs d’emploi seront plus de 700 000 en juillet soit 19% de la population active.
Face à l’urgence l’Etat promet de créer 20 000 postes dans la fonction publique, et
le secteur privé devrait en faire autant.
L’émigration touche encore une partie importante de la jeunesse avec les drames humains que cela comporte lors des traversées de la
Méditerranée ou l’arrivée sur le territoire européen.
La Tunisie doit également accueillir les centaines de milliers de réfugiés libyens et les expatriés tunisiens qui fuient les combats
entre les forces de Kadhafi et la rébellion.
En 4 mois le commerce avec la Libye et les exportations vers ce pays ont chuté de 32 %
L’affrontement entre progressistes, conservateurs et islamistes est au centre des enjeux pour les élections à venir et pour l’avenir
de la Tunisie.
Ces élections qui auront lieu le 23
octobre devront désigner une Assemblée Constituante et une assemblée chargée de rédiger une nouvelle Constitution.
En Egypte la révolte tunisienne et le départ de Ben Ali, en donnant
confiance aux opposants, a contribué au soulèvement populaire contre Moubarak et son régime corrompu.
On retrouve les mêmes motifs d’insatisfaction chez les égyptiens : chômage, misère, frustration notamment chez les jeunes,
absence de liberté et de démocratie.
Là aussi les questions économiques et sociales ont compté et notamment les longues luttes, de ces dernières années, menées par les
travailleurs égyptiens dans les centres industriels du pays.
Le processus démocratique reste compliqué dans un pays stratégique, au carrefour des grandes voies de communications internationales ;
où l’armée et les forces islamistes pèsent lourdement.
Le Conseil suprême des forces armées (CSFA), a annoncé que des législatives se
tiendraient en septembre pour remplacer le Parlement dissout après la chute de Moubarak en février dernier.
Ce Parlement sera en principe chargé d'élaborer une nouvelle Constitution avant la tenue d'une élection présidentielle en
décembre.
Si le dictateur a été chassé, des éléments importants de la dictature sont restés en place : le pouvoir est exercé par le Conseil
supérieur des forces armées, qui a notamment promulgué une loi criminalisant les grèves ;
Des militants sont arrêtés et torturés, ou font l'objet de poursuites devant la justice militaire ;
La police est réapparue dans les rues, réprimant durement les manifestations ;
Des agressions se développent contre des églises chrétiennes coptes, très certainement à l'instigation de salafistes et de membres de
l'ancien régime.
Peu de choses se sont améliorés dans la vie quotidienne de la population.
Les lois en vigueur freine la légalisation des partis et courants politiques ayant joué un rôle moteur dans la révolution, et
favorisent essentiellement ceux de droite et des Frères musulmans qui se sont clairement rangés du côté
du pouvoir militaire et de la bourgeoisie libérale dénonçant notamment les grèves, les revendications ouvrières et les manifestations.
Néanmoins, les mobilisations continuent et de nombreux syndicats indépendants voient le jour, même si leur mise en place est
laborieuse.
Des affrontements récurrents se produisent entre la police et des
manifestants qui réclament le départ du chef du conseil des forces armées.
Selon certaines sources ces heurts peuvent provenir aussi des partisans de
Moubarak.
Les militants progressistes appellent à des rassemblements massifs le 8 juillet prochain
pour maintenir la pression en faveur de réformes politiques en Egypte
Rien n’est donc joué, ni gagné ni perdu.
Evidemment la situation est encore différente en
Libye.
Là aussi les aspirations à la démocratie et à la liberté et l’impact des révoltes tunisiennes et égyptiennes ont contribué à la
rébellion contre le régime de Kadhafi.
Toutefois le contexte économique n’est pas identique. La Libye est le pays le plus développé de l’Afrique et le chômage y est quasi
nul.
Au contraire, le pays accueillait jusqu’ici 3 millions d’immigrés, venant du Maghreb, de l’Afrique subsaharienne, voire
d’Asie.
C’est essentiellement le despotisme de Kadhafi qui a provoqué le soulèvement. Il a pris rapidement une forme d’insurrection armée
contrairement à la Tunisie et l’Egypte.
L’impréparation militaire et politique de la rébellion a permis aux forces kadafistes de prendre l’avantage assez rapidement, et sans
l’intervention de la France, de la GB et des Etats-Unis, puis de l’OTAN, les insurgés auraient été vaincus.
Vaincus, écrasés ou massacrés ?
C’est dans ce contexte et au nom du droit à la protection des civils et en écho à une opinion sensibilisée par des informations
outrancièrement alarmistes, que le conseil de sécurité de l’ONU a voté la résolution 1973 ; un texte assez flou, excluant une intervention militaire terrestre mais permettant d’utiliser tous
les moyens de protéger les populations civiles, donc propice à des interprétations.
Mais la France, la Grande Bretagne et les Etats-Unis sont allées au-delà de ce que demandait cette résolution sur le plan militaire,
en négligeant la dimension politique et diplomatique Finalement les opérations militaires ont été confiées à l’Otan en toute illégalité.
Aujourd’hui la résolution 1973 a été détournée de son esprit et les forces coalisées
sont ouvertement au côté d’une faction armée dans une guerre civile pour faire tomber le régime en place.
L’opposition à Kadhafi est légitime mais ceux qui la dirigent sont moins animés par des motivations démocratiques que de la conquête du pouvoir.
A la tête du CNT on retrouve, certes quelques démocrates et opposants de longue date,
mais aussi des anciens responsables du régime de Kadhafi impliqué encore récemment dans sa politique répressive, des chefs de tribus spoliés dans la redistribution de la rente pétrolière, des
royalistes et aussi des islamistes dont certains sont liés à Al quaïda
Le président du CNT et le patron de ses forces armées sont des anciens hauts
dignitaires du régime de Tripoli, compagnons de toujours sinon complices du Guide ou exécuteurs des basses oeuvres de la « Grande Jamahiriya ».
Leur ralliement à l’insurrection ne
saurait les absoudre de leurs responsabilités passées et il est totalement erroné d’en faire des « libérateurs » qui voudraient faire entrer la
Libye dans l’ère de la démocratie et du respect des droits de l’homme, qu’ils ont allègrement violés au cours de la dernière décennie. (1)
Les références à la charia figurent dans leur projet de nouvelle constitution et ils
sont prêts à poursuivre, comme Kadhafi, la chasse aux immigrés qui tentent de rejoindre les rives de l’Europe.
L’intervention militaire en Libye, ainsi que toutes les tentatives plus ou moins
transparentes de la part des Occidentaux d’influer sur les « révolutions » arabes, témoignent du caractère crucial que continue de revêtir le problème des ressources énergétiques d’Afrique du
Nord et du Moyen-Orient dans les rapports de forces mondiaux.
Mais le but véritable de
l’opération en Libye n'est pas seulement le pétrole ni la vengeance. C’est surtout la lutte contre la pénétration chinoise sur le continent noir où Pékin cherche à développer son accès aux
ressources énergétiques.
Washington veut renverser
Kadhafi parce qu’il souhaite clairement bouter la Chine hors de Libye. (1)
Le 10 mars 2011, la France a été le premier pays à reconnaître le Conseil de transition comme seul "représentant légitime du
peuple libyen".
Cette décision qui a provoqué l'étonnement de ses partenaires européens peut s’expliquer par les couacs de la diplomatie
française lors des événements de Tunisie et d’Egypte mais aussi pour des raisons de politique intérieure.
Une victoire militaire contre un dictateur arabe pourrait être bénéfique pour le candidat président aux élections présidentielles de 2012.
On est a loin de la résolution 1973 et d’une intervention sensée protéger
des civils alors que les morts et disparus se comptent déjà par milliers, que 600 à 700 000 libyens ont fui le pays et que les bombardements de
l’OTAN ne font pas le tri entre les cibles militaires et la population de Tripoli.
Sans parler du coût de la guerre, qui pour la France, est cinq fois
plus élevé qu’en Afghanistan.
A titre indicatif 11 missiles de croisière Scalp avaient été tirés en Libye à la fin avril. Selon un document parlementaire, le prix
de ce missile s’élève 850 000 euros pièce. Onze Scalp représentent donc une somme de 9,35 millions d'euros.
Les récents événements nous confirment que nous avions raison de refuser cette expédition guerrière.
Mais chez les pacifistes il y a eu et il y a encore des sentiments mêlés entre le refus de l’intervention militaire et la nécessaire
protection des civils menacés de massacre, disait-on.
Pourtant il faut continuer d’affirmer la nécessité d’une solution politique qui sera de toute façon incontournable comme le confirme les contacts diplomatiques en cours et la mission récente de l’Union Africaine auprès des belligérants.
En tout cas plus la guerre continuera plus les solutions à trouver seront difficiles, coûteuses et fragiles.
Comme le prévoit la loi américaine, 60 jours après le déclenchement de l’intervention militaire, le congrès s’est prononcé et il a
voté une motion contre l’intervention directe des EU en Libye.
Que feront les députés français le 12 juillet lors du débat à l’assemblée nationale ? Vont-il donner leur accord pour poursuivre
l’intervention ou suspendre les bombardements ?
N’y a-t-il pas quelque chose à faire à ce moment-là ?
En Syrie la situation est encore plus dramatique. Les
manifestants qui défilent en masse dans tous le pays depuis le 23 mars pour exiger des mesures sociales, la démocratie, le droit d’expression
et maintenant le départ du chef de l’Etat sont réprimés sauvagement faisant de nombreuses
victimes.
Il s’agit de manifestations de grande ampleur qui ne fléchissent pas malgré
l’utilisation de l’armée et les armes lourdes.
Si la contestation perdure et gagne de nouvelles villes, des secteurs de la population restent encore sur la réserve par crainte d’un
éclatement du pays composé de nombreuses communautés.
12 000 syriens se sont réfugiés en Turquie
et 5 000 au Liban.
Ils décrivent la violence de la répression et font état de mutinerie dans l’armée. Si ces divisions se confirment, elles pourraient
marquer un tournant dans cette crise.
La révolte, là aussi, prend racine sur la situation économique et sociale qui ne cesse de se dégrader.
Les pays de la région et les grandes puissances divergent sur l’attitude à adopter.
Certains ne verraient pas d’un mauvais œil l’éclatement du pays pour affaiblir l’Iran et le Hezbollah libanais ;
D’autres soutiennent implicitement le régime de Damas qu’ils considèrent comme un élément de stabilité dans la région ou d’ennemi prévisible comme le dit cyniquement Israël.
En tout cas plus les jours passent et plus le bilan des morts et blessés s’allonge, plus la situation économique, sociale, humaine et
sanitaire du pays s’aggrave.
Le sort du peuple syrien ne doit pas dépendre des calculs géopolitiques et des intérêts des grandes puissances.
Evidemment nous ne demandons pas une nouvelle intervention militaire mais des pressions diplomatiques, politiques et économiques pour
trouver une issue à cette crise.
Une centaine d’opposants se sont réunis récemment à Damas pour trouver une sortie à la crise et prônent une transition pacifique vers un régime démocratique.
Mais avant tout dialogue il faut le retrait des troupes et des chars et l’autorisation
de manifester.
Dans d’autres pays du Maghreb et du Proche Orient la contestation prend différentes formes selon les situations et rapports de force.
Mais partout elle porte sur l’aspiration à la liberté, à la démocratie, la satisfaction des besoins.
Au Barheim le régime est toujours en place et se maintient grâce
à l’intervention de l’Arabie Saoudite, l’une des principales alliées des Etats-Unis dans la région.
Au Yémen les opposants continuent de demander la démission du
président Saleh, hospitalisé en Arabie Saoudite après une attaque des insurgés sur le palais présidentiel
Au Maroc les rassemblements se poursuivent. Le Mouvement du 20
février, ainsi que les trois partis de gauche ont appelé les marocains à boycotter le référendum-
plébiscite sur le projet de constitution présenté par le roi Mohamed VI et revendiquent des changements politiques profonds
Ils considèrent que le projet qui vient d’être ratifié le 1er juillet ne correspond pas à l’avènement d’une monarchie
constitutionnelle qu’ils réclament, et rappellent que le roi conservera de larges prérogatives politiques et religieuses, comme chef de l’Etat, chef
de l’armée et de commandeur des croyants.
Des marches pacifiques se dérouleront à travers toutes les grandes villes du pays pour dénoncer cette nouvelle constitution.
La tension est forte également en Algérie qui connaît le même
sort que les peuples voisins. Les frustrations sont encore exacerbées par l’écart entre les ressources financières générées par la rente
pétrolière et le niveau de misère et de chômage qui frappe une grande partie de la population et notamment la jeunesse.
L’opposition peine à s’organiser face à la répression, le matraquage idéologique, l’omniprésence de l’armée et des divers réseaux qui
profitent de la corruption.
Comme on peut le voir les situations sont très contrastées selon les pays et le chemin vers la démocratie n’est pas un long fleuve
tranquille.
Mais l’irruption sur le devant de la scène de citoyens qui refusent l’arbitraire, l’humiliation et le mépris, a bousculé des rapports
de forces, des situations qui semblaient immuables, a donné force à l’aspiration à une vie décente et à la démocratie
Dans ces mouvements le poids de la jeunesse restera déterminant. Les moins de 25 ans
représentent 50 % de la population de ces pays
Une partie d’entre eux ont fait des études mais restent néanmoins chômeurs et précaires.
Le renversement de dictateurs, les changements de gouvernement ne mettront pas fin aux conflits d’intérêts, entre forces progressives
et conservatrices.
Des luttes se mèneront pour le pouvoir, soit pour accélérer les processus de démocratisation soit pour les freiner.
D’ors et déjà un nouveau climat s’instaure. Des conditions plus propices permettent d’envisager d’un autre œil les rapports entre les
deux rives de la Méditerranée, de donner de l’espoir pour le règlement des conflits dans la région
Il n’est pas sans intérêt de noter que le départ des despotes tunisien et égyptien ne se soit pas fait par la force des armes mais par
la force de manifestants à mains nues.
Je pense que les printemps arabes ont pesé aussi sur le conflit israélo palestinien avec l’accord conclu entre le Fatah et le Hamas,
l’ouverture même limitée, mais effective, entre la frontière égyptienne et Gaza.
On peut penser que les opinions publiques arabes vont pouvoir peser plus fortement pour
la paix et qu’une autre politique plus équilibrée se fera jour à l’égard du conflit israélo-palestinien
Sans se faire d’illusions il faudra bien que Nataniya finisse par prendre en compte cette nouvelle donne.
Cela m’amène à parler du bateau pour Gaza qui devait partir de Marseille
le 18 juin. En fait si le rassemblement a bien eu lieu sur le vieux port ce jour-là, le bateau est parti de Corse pour rejoindre la flottille qui partira de Grèce dans les jours qui viennent et comprendra 2 bateaux français
Les bateaux dont 2 cargos transportant du matériel médical se fixent pour but de toucher
le port de Gaza en fin de semaine prochaine.
La flottille composée de 10 bâtiments transportera un millier de militants pacifistes, politiques, associatifs de 20
pays
Cette initiative pour briser pacifiquement le blocus de Gaza, soutenue par 410 personnalités françaises, a permis de recueillir
600 000 euros à l’échelle nationale.
Elle n’est pas du goût du gouvernement israélien qui a déployé une grande offensive
diplomatique pour dissuader les pays riverains de laisser partir les bateaux et menacé les pacifistes de représailles musclées.
Le gouvernement israélien a déclaré qu’il ne permettrait pas aux bateaux d’accoster à Gaza et son armée est sur le pied de
guerre.
Par contre de nombreuses personnalités militant pour la paix et les droits de l’homme ont écrit au secrétaire général des Nations
Unies, Ban Ki Moon, pour exiger des pays concernés de garantir la sécurité de leurs ressortissants
Il faut donc s’attendre à ce que la Palestine et Gaza fassent l’actualité dans les jours qui viennent.
Depuis nous savons que les pressions israéliennes sur la Grèce et les pays européens ont empêché l’appareillage des bateaux et cette
entreprise est gravement compromise à l’heure où ces lignes sont écrites.
En tout cas nous serons nombreux à continuer d’agir sous toutes les formes possibles pour briser l’inhumain blocus de
Gaza.
Caunes Minervois, le 4 juillet 2011
Jacques Obriet
(1) rapport d’une délégation d’experts du centre international
de recherche et d’étude et d’aide aux victimes du terrorisme (CIRET – AVT)